Chroniques ligures
Préface
L’identité du Pays niçois si
fortement attestée depuis des siècles, a été désigné, dans des expressions très
variées: Provence Orientale, Terre Neuve en Provence (1388), Comté de Nice
(1526), ce qui ne contribuent pas toujours à en définir nettement les
pourtours.
Pour plus de clarté, le titre de ce récit s’inspire du nom donné à la
région niçoise par les humanistes de la Renaissance tels Pétrarque, Flavio
Biondo…Ces derniers édifiaient leurs définitions de l’espace géographique sur
celles des historiens de l’antiquité, notamment celles de Pline. Cette région
appelée Ligurie, selon la division faite par l’empereur Auguste, était la
neuvième; Elle s’étend entre le fleuve du Vara (Var) et celui de la Magra (près
de la spezia) sur une longueur de 211 milles (PLIN.n.b.III,46), (STRA t.III
LivreVetVI).
La langue parlée à cette époque dans
le pays est le dialecte niçois qui est une émanation de la langue d’Oc.
Ce dialecte se nuance dans les vallées quelque fois
se transforme ou transite sous l’effet des grands courants commerciaux comme
avec le Piémont et les États de Gênes.
Sur la rive droite du fleuve le Var, la flexion du
dialecte pour la langue française s’effectua lors du passage de la Provence à
la France à la fin du XV°siècle. Quant à Nice, c’est l’italien qui succédait au
latin comme langue obligatoire, après les patentes ducales de 1562 qui
l’imposaient dans les actes officiels et notariés.
CHAPITRE PREMIER
Nice- ville
-Hiver 1498- Un solide chariot à qattre roues, attelés de puissants bœufs et chargés de gros
moellons, pénètre sur le pont à péage de la porte St Antoine. Chaque cavalier
et piéton inconnu,() doit payer une taxe pour rentrer et
s’abriter à l’intérieur des murailles de la ville. Et, c'est la distance
parcourue depuis le pays d'origine jusqu'à Nice qui détermine le montant(1) du péage global à acquitter.
Le cadran solaire qui surmonte l’embrasure de la porte
indique à peu près la fin de l'après-midi, et à la tombée du jour, une massive herse de fer condamnera pour la nuit
le franchissement du pont St Antoine (pontem Sancti Antonii).((2)
Depuis plusieurs années déjà, la ville a engagé une vaste
campagne d‘extraction de pierres de taille dans les proches carrières de
calcaire de la vallée du Paillon pour ses différents et nombreux chantiers de restauration.
Intra-muros, l'acheminement des matériaux est généralement
compliqué par le dénivelée du terrain et l'étroitesse de ruelles pentues
couvertes de voûtes ogivales, alors pour faciliter la circulation, aux
intersections des principales voies, puits et fontaines aménagent des
carrefours giratoires, donnant un sens aux flots de piétons et aux convois de
marchandises.
Après avoir longé le canal des moulins avec ses nais((3))ou pesquiés, le chariot
s'arrête, tel un char triomphant, dans un énorme nuage de poussière près de la
rue des Barilliers et de l'église St Dominique. Cette église aux magnifiques
baies ornées de vitraux surmontés de galbes ajourés voit grandir Livia Conte depuis quatorze ans. La rue des
Barilliers est trompeuse car les charpentiers de marine sont les plus nombreux.
Orpheline dès son plus jeune age, elle ne connaît pas grand
chose de ses parents, hormis que son père était abaciste, c'est à dire qu'il
était responsable de peser puis de quantifier les denrées qui rentraient sur le
territoire niçois. Tous les différents états possèdent leurs propres poids et
mesures. Une loi bien naturelle oblige donc, la parité avec les poids et
mesures de la gabelle de Nice, pour toutes les marchandises entrant et
provenant d’autres contrées.
Son oncle Honorato Conte, lui rappelle souvent;
« Tu sais, ton papa était très respecté, il avait un
travail certes ingrat mais très utile pour la communauté; toutes les pesées
qu'il effectuait, données lieu à la perception d'une taxe dont une partie
servait et sert encore aux finances publiques de la ville ».
D'ailleurs, les Niçois se souviennent encore de son père
accompagné de la soldatesque et de sa mule sur laquelle était fixée la balance
à cantare. Il arpentait comme cela les quatre coins de la ville aux ruelles
calladées(, et même jusqu'à Villefranche si cela était nécessaire.
Une fois la parité établit, il numérisait les
marchandises.
Pour cela, il utilisait une "calculatrice de
poche"(4)). Et d'un ton
confidentiel qu’ il affectionne, il en rajoute un peu;
« Ton papa avait appris la science du calcul auprès
d'un grand mathématicien originaire de Pise qui lui avait transmis l'art des
nombres enseignés, alors, depuis Pythagore et Euclide. Le Pisan l'initia aussi
à une écriture dont les signes sont presque tous des chiffres. Lorsque ton père
et d'autres utilisaient ces
chiffres ils devaient le faire avec beaucoup de précautions. Car certains
firent courir le bruit que, pour être si ingénieux, le calcul à la manière
indo-arabe devait être sûrement en rapport avec la sorcellerie. Mais, je te
rassure de suite, ni ton père ni ta mère n'étaient des sorciers ».
Honorato Conte est un puissant notaire et érudit, personnage
incontournable de la vie niçoise. Il avait placé la fille de son frère en
nourrice chez des charpentiers de marine, une famille de Mentonnais, les
Roques. Dans la rue des Barilliers, ses proches voisins sont les Galléan,
Grimaldi, Vandicks, Provana, Bréa,
Destilliano......
La rue est bordée de maisons à deux ou trois étages où des
ceps d'ébrasca, vieux cépage local, grimpent sur les façades ourdies à la
chaux, d'autres sont pierrées aux lésènes peu saillantes. Des vantaux de bois
et des nattes de feuilles protégent les fenêtres géminées du regard des
passants, et en été des ardeurs du soleil.
Les rez de chaussée sont une succession de porches
charretiers en arcade qui donne accès aux ateliers du bois et à des courtines
où sont attelés des chevaux et des mulets.
Les familles de négociants de la rue ont fait même appel au
service du cagadurier((5))
pour récupérer les pots de chambre. Et afin d'éviter toute propagation de
nouvelles épidémies, la municipalité
par un arrêté exige d'aller jeter ses déjections à la mer. Ce n'est pas
le cas chez tout le monde, les jets par la fenêtre continuent à être pratiqués.
Un des amis d'enfance de Livia est Antonio Bréa, jeune
fresquiste talentueux.
D'ailleurs, pour bien illustrer son génie, une longue
fresque décore les murs intérieurs de la maison de ses parents. Cette fresque
qui se déroule et se découvre un peu comme une bande-déssinée invite à la
contemplation et aux merveilleux. Elle aime bien, alors rêver et apprendre la
vie du Christ au travers de ses peintures.
Antonio portraiture et s’inspire souvent de sa voisine comme
modèle pour ses madones. L’abondante chevelure ondulée et le profil séraphique de Livia mettent bien
en valeur tout le travail de la lumière et des pigments de sa peinture.
Pour la remercier, il lui croque de petits de visages de
madones sur des chutes de bois, qu'elle essaie
ensuite de revendre au marché.
Livia surnommée par certains la "madonina" paie
comme tous les commerçants une licence pour son activité. Le succès de son
commerce repose essentiellement sur le sérieux de sa Thériaque((6)).
En bonne commerçante, elle le dit elle-même:
« Regardez sur chaque couvercle de mes pots sont notés
le jour et l'année de préparation, de plus une cire scelle tous mes pots,
identifiant mon oncle ».
Puis, elle renchérit plus convaincante encore:
« Vous ne pouvez pas vous tromper, jhu crist
salvi nos », conclut-elle d'un ton pathétique en montrant une croix
griffée dans l’argile sur la face du balsamaire.
Le jour de marché, ressemblante à une élégante canéphore
elle porte une corbeille en osier sur la tête dans laquelle sont rangés les
portraits de madone et les fameux pots de Thériaque.
Au tour de sa nuque se suspende une bonne dizaine
d'amulettes faites de chalumeaux de plume remplis de gouttelettes d'assa
foetida((7)). Cette activité
ambulante lui permet de gagner sa vie, pour se reposer, ou lorsqu’il pleut,
elle se pelotonne souvent sous la généreuse frondaison de l’orme devant
l’église St Reparate. La justice se rend et les conflits commerciaux sur le
marché se règlent toujours sous la protection de cet arbre.
Comme certains autochtones, la madonina porte un pélisson
sur lequel elle endosse une robe capuchon de laine et manteau de drap teint dans les nuances de vert bleu que produit
la teinture au pastel. Les grosses bures des paysans se distinguent eux, par
leurs couleurs brunâtres et grisâtres.
En ce mois de janvier 1498, le climat est très sec, il ne
pleut pas depuis un mois et demi. Le faible débit du paillon freine
l'alimentation du canal principal des moulins, et les nais et pesquiés se
remplissent très lentement. Ainsi, des horaires précis réglementent l'ouverture
des vannes, vers des béals faiblement pentus, permettant un fonctionnement
régulier aux rouets et meules des nombreux moulins. Dans la ville, il n’ y a
pas de monopole de meunerie, ce qui explique un nombre important de moulins. La
Cour ducale se contente de prélever le droit du poids (1 denier/setier de
grains portés à moudre pour tout particulier quel que soit le moulin choisi).
De plus, les Statues de Nice permettent aux propriétaires de moulins,
n’exploitant pas eux-mêmes, de louer (en rapport des conditions climatiques)
moulin, bâtiment et appareillage technique à des meuniers « privés ».
Depuis, maintenant plusieurs décennies, la rénovation complète
des principaux édifices et la reconstruction de la Cathédrale Notre-Dame
attirent dans la cité toute une corporation d'artistes; carriers, maçons,
verriers, fustiers, marbriers et ardoisiers, sculpteurs, peintres, etc.
Ces travaux de grande qualité reflètent la grande
prospérité, dont jouit la ville en cette fin de XV°siècle.
Des pieux en bois plantés en terre, délimitent l'espace du
marché, qui se déroule autour de l'église Sainte Réparate, une exception pour
le jour de l'Assomption, le marché se tient dans la partie haute de la ville.
Comme tous les jours de marché les commerçants, réchauffés
par des braseros, s’égosillent véritablement pour attirer le chaland, mais ce
jour, l’agitation est encore plus vive sous l’orme de l’église où les agriculteurs
se plaignent bruyamment auprès des syndics de l’invasion de chenilles qui
dévastent depuis plusieurs semaines leurs vergers.
Tout un bric à brac
de marchandises s'étalent par terre sur des toiles ou des voiles; Lampes à huile, éponges, plats à barbe,
graisse de phoques, marc d'olivier, cire, chandelles, des peaux d'agneaux
noirs, des cordages, des clous, de la vaisselle de maïolique, de la céramique à
reflets métallique, des plumes de paons, des clystères, des sabliers, des
clepsydres, du tissu feutré, des rameaux de corail, des écheveaux de laine et
de chanvre.
Plusieurs parties divisent un peu les étals ménagers :
D'un côté, les produits alimentaires où de nombreuses
housses de feuilles enveloppent une quantité importante de viande((8)) fraîche et salée à côté du
gibier d'eau chassé dans l’embouchure marécageuse du Paillon. Proche, dans une
benne d'osier et dans un méli-mélo indescriptible s'ébattent les antennes de
nombreuses langoustes encore vivantes, d’autres corbeilles humidifiées recèlent
des arapèdes((9)
géantes mélangées à du fucus, et toujours sur le même étal, des ailerons et
foies de raies-manta. Jouxtant l’établi, dans une carriole de bois, plusieurs
livres de limaces de mer à rayures et un bon cantare de petits poulpes violacés
s’agglutine dans un mucus gélatineux singulièrement odorant.
La partie, la plus importante, dite "lyophilisée"
offre toutes sortes de poissons et mollusques séchés (thons, morues, sardines,
poulpes), toutes espèces d'animaux évidés et séchés (chats, chiens, renards,
serpents, grenouilles, escargots), tous types d'insectes (sauterelles,
cantharides, larves de charançon, araignées..), également desséchés qui
s'empilent les uns sur les autres sans trop de discernement apparent.
Enfin, en grande quantité les fruits et les légumes du
terroir, des agrumes comme les citrons confits qui baignent dans la saumure,
des fougasses, des biscuits à base de céréales, des pignons, des noisettes, des
amandes, des raisins secs, du safran, de l’ail, des rayons de miel, figues,
dattes, et prunes sèches.
D'un autre côté, la partie droguerie ou médicinale propose
toute une palette de racines, de feuilles, de baies....de minéraux. De jolis
petits pots en terre cuite embellis de sgraffito((10) et glaçurés à l’intérieur,
enferment de la résine et gomme de bois odoriférants. Des fagots bien ficelés
affectent le bois sec ou vert comme le brasil, et des écorces d'arbres et de
fruits, au tannage ou à la teinture. De la mousse, des algues, des lichens, les
champignons se nomment boulets; Les boulets d'esca (amadouvier) et les boulets
real (amanite) s'utilisent pour produire du feu.
Sorti de ce périmètre, en se dirigeant vers l’îlot de la
marine, proche du Mont de Piété, les Magasins de la Gabelle affichent leur
imposante façade par un monumental portail d’entrée ogival en pierre noire
surmonté des armoiries ducales et encadré de colonnettes nervurées descendant
jusqu’au sol. Devant ce portail, un groupe de femmes encapuchonnées et vêtus de
tissus grossiers, plutôt usées, frappent des épis de blé sur un tonneau, une
plus en retrait s’adossant à une des colonnettes, numérise le poids des grains
au format d’un setier niçois. A l’intérieur
de l’entrepôt à la luminosité clair-obscur, les hommes de la gabelle
emmagasinent les céréales puis valident les ballots avec l‘estampille ducale.
Dans le langage comme dans les écrits on n'utilise pas
encore les chiffres pour compter; la quantité se désigne par une partie du
corps en lui attribuant un nombre, notamment
les doigts qui se disposent dans diverses positions allongées, pliées, courbées
pour indiquer les différents nombres.
Et pour négocier, on assiste à un gigantesque jeu de
morra((11)où le plus
vociférant souvent l'emporte.
A l'aide de gros(12))s'achètent
et se troquent généralement les biens et les marchandises sur le marché.
Les commerçants acceptent en paiement toutes les espèces
métalliques, même celles frappées dans de lointains ateliers, d'où l'usage
courant de monnaies très variées et infinies.
Livia, toute guillerette, se rend cet après-midi dans la
partie haute de la ville, sorte d'Acropole, où n'habitent plus que quelques
centaines d‘habitants, son oncle malade auquel elle rend visite, le gouverneur
qui veille aux affaires courantes, le Chapitre de la Cathédrale ainsi qu'une
garnison de soldats.
Une profonde connaissance de la nature a permis à Don
Honorato de survivre à plusieurs épidémies, d'ailleurs il évoque souvent, en se
rappelant ;
« C’est vrai, j'ai l'age de plusieurs épidémies sans
doute grâce à la thériaque consommée en abondance, ou l’air de la colline est
plus sain que dans la ville basse. Malgré tout la peste frappe au hasard, les
jeunes et les vieux, les femmes et les enfants, les puissants et les
misérables. Avec un simple bubon sur votre corps vous devenez pour votre
famille non pas un malade à soigner mais un ennemi qu’il faut éloigner à tout
prix. La peste c‘est le diable, de grandes cités deviennent des déserts et
ses immenses ravages ne laissent que des charognes perchées sur moignons de
bois calcinés».
Mais lui, c’est tout un autre mal qui le ronge, depuis
quelques temps la maladie de la pierre qui une calcification des muscles, lui
paralyse progressivement les membres du corps.
La tour St Elne passée, des restanques construites en pierre
sèche abritent un luxuriant jardin botanique coplanté d‘espèces rares, accroché
là, comme par magie, à l’escarpement rocailleux de l’orgueilleuse
citadelle.
L'habitat d'Honorato fait partie de la muraille, ce n'est ni
une tour ni une maison, c'est une structure de pierre intégrée aux remparts.
L'accès se fait non pas par la courtine de gauche qui relie la tour à
l'enceinte du donjon mais par une petite porte piétonnière en chicane surmontée
d'une bretèche en bois, qui donne accès directement à l'intérieur du castrum
proprement dit. Des soldats en arme à l'allure débonnaire occupent l'intérieur
de la forteresse, d'autres sans doute des artificiers, plus sérieux,
inspectent scrupuleusement les pièces
d'artillerie.
Des ouvriers s'affairent toujours à l'intérieur de la
Cathédrale où les travaux semblent interminables. L'atmosphère est moins
agitée, ici le temps semble se dérouler plus
nonchalamment.
Arrivée devant son repaire, sur sa lourde porte, des pointes
fixent un fragment d’une plaque de bronze, incisée de signes alphabétiques (étrusques?), où la patine
verdâtre de la malachite les rendent illisibles.
A côté, sur un perchoir, un magnifique perroquet multicolore
répète inlassablement : Oc ! Oc ! Oc !
Honorato accueille sa nièce sur le seuil de son gîte dans
une fragile étreinte. Au premier regard, Livia s'aperçoit de la progression de
la maladie de son oncle. Intelligemment, elle se tait. C'est lui qui avoue:
« Tu sais, je ne peux presque plus plier mes doigts,
mes muscles se durcissent de plus en plus, je deviens un peu comme une statue
vivante ».
Pendant qu'il s’exprime, Livia l'observe. Il est vêtu avec
son sempiternel long et épais tricot de laine beige recouvert d'un scapulaire
ou plutôt d'un tablier à semailles de même couleur. Un chaperon lui enveloppe
la tête et les épaules sur lesquels est ajusté un chapeau de paille à larges
bords et des pianellas((13)
fourrées de laine de mérinos tiennent chauds à ses pieds. « Viens, on sera mieux à
l’intérieur, on ne vas pas rester debout indéfiniment, tu sais, pour monter te voir ce n‘est pas chose facile, le
chemin est raide…. et j‘ai besoin de boire quelque chose…. Je te précède »
dit-t-elle respectueusement en poussant
la massive porte d’entrée.
Le derrière de la porte suspend de nombreuses paires
d’éperons qui, à l’ouverture, s’entrechoquent en cliquetant comme pour avertir
d’une indiscrète intrusion. Une forte et acre odeur de fumigation de rhizomes
séchés et sève de térébinthe purifie et flotte en apesanteur dans l’air. De
nombreuses barbacanes ventilent l’intérieur et éclaire le lieu d’une lumière
diffuse dans de larges faisceaux.
Divers mobiliers encombrent cette petite pièce sorte de
vestibule où un important vaisselier occupe beaucoup de place.
A l‘intérieur de ce meuble, touchant un urinal en verre fin
et incolore, une collection d’encriers en verre polychrome, épais et massifs,
dévoile de magnifiques décors géométriques et floraux moulés, sur l’étagère
plus bas un feuilletage de parchemins vierges garde toujours, tels des
palimpsestes, la marque des écritures antérieures.
Scellée à même le sol, une lourde chaîne en métal entoure et
verrouille un coffre de bois où s’entassent soigneusement triés des livres
d'heures, des incunables, des
almanachs….
Honorato dorlote tout particulièrement ces précieux
manuscrits souvent traduits en latin à partir de version grecque ou directement
de textes arabes ou hébraïques.
Hélas, beaucoup de ces connaissances manuscrites avaient été
brûlées ou perdues lors de la dernière
épidémie de peste.
De toute façon, les choses ne changent pas d'une visite à
l'autre. Depuis qu'Honorato a réduit sa mobilité les objets semblent s'être
figés définitivement dans le temps ! L'épaisseur de la poussière donne une idée
de l'immobilité des choses. Suspendu à un rouleau de bois et dessiné sur une
peau de veau très fine, un portulan avec une rose des vents coloriés place la
rade de Villefranche au centre d'un
vaste réseau de grilles. Malgré la poussière la lecture des différents vents de
la boussole demeure possible et ses pointes rayonnent, prolongées de leurs
rhumbs, vers tous les ports de la Méditerranée.
A côté, déroulé et toujours sur du vélin, un grand herbier,
nous révèle une végétation inconnue et imaginaire de la méditerranée. Les
siècles passant, les illustrations reproduites s'éloignent de plus en plus de
la nature décrite par les médecins de l‘antiquité.
Les flammes de la cheminée laissent entrevoir de larges
stalles en bois, et le côté opposé se meuble de différentes armes blanches,
rangées sur un guéridon.
Un arc diaphragme soutient une volée d'escalier pentue, pour
accéder à l'unique étage où se trouve une seconde pièce plus sombre encore et
de même dimension. Dans cette dernière, une seule barbacane jumelée, perce
timidement l’épaisse muraille, rendant la luminosité si faible que l'usage des
torchères est quasi indispensable.
Lors de l'arasement des murs de la première cathédrale,
Honorato avait récupéré dans les combles du chantier une haute pierre
transformée, alors en bénitier, depuis une borne milliaire.
Maintenant, de savantes préparations médicinales utilisent
ce monolithe comme mortier. D'ailleurs, de la poudre de bigarades séchées
imprègne encore le pilon.
Devant cet imposant et haut mortier, il déclare à sa nièce :
« Je vais te confier la recette
de la Thériaque. Je ne me sens plus de la fabriquer, tu trouveras tous les
ingrédients assez facilement auprès des marchands, et bien que tu possèdes une
excellente mémoire, je préfère la consigner par écrit pour que tu n’oublies
rien ».
A la lueur de bougies, sur son écritoire il prend une plume
d'oie bien taillée, qu'il trempe dans un de ses fameux encriers, et malgré la
maladie, les hampes de sa calligraphie sont toujours d'une douce beauté.
In
noumas di nostre senior Jhu Crist, l'an che si conta mil e ccccxciij(14)
de lo jorn vij genoer
LA DICH TRIACA
NEL LA MANIFYCAT CYEUTA DI NISSA
Los
speciarias che fan mestie : - item iiij unsas di granas di ginebre, - item ij
unsas di rays di artemesia, - item ij unsas di granas di laurea, - item ij
unsas e mieja di pela seca di melarosa, - item xij denies di vipera seca, -
item vj denies di aïga di San Jan,-item i lieura todos ensens e secata; terra
amata, castoerum, betun, papavero,
pebras, fior di carda e di aloes, rays di regalis, scilla, polveras de ferro,
miech pinta di vino.
Devetz
pestar todos los speciarias ensens nel morterya lapidi. Passas tos al tamiero.
Aquestas pestada, mesclar iiij liueras di myele di Roca abigliera ambe i unsa
di terementyna funduha. Ensens deves tener tre mes la dich
Triaca
fatch dyntre los dich flascounas ben clauta.
An nom
de notre seigneur Jesus-Christ, année 1498, du jour 12 de janvier.
LA DITE
THERIAQUE DE LA
MAGNIFIQUE VILLE DE
NICE
Les
éléments dont vous avez besoin : 4 onces de baies de genièvre, 2 onces de
racines d'armoise, 2 onces de baies de lauriers, une once et demie de peau de
citron séchées, 12 sous de vipère séche, 6 sous d'eau de millepertuis. une
livre mélangée de; terre sigillée, foie ou glandes de castor, pierre de bitume,
opium, poivre, fleur de la passion et d'aloès, racine de réglisse, scille,
sulfate de fer, plus une demie pinte de vin local.
Vous
pillez ensuite tous ses ingrédients, puis les passer finement au tamis. Cette
poudre, la mélanger a 4 livres de miele de Rocabiglière, puis fondre
l'ensemble
avec une once de térébenthine. Avant de commercialiser la Thériaque, la
conserver trois mois dans des grands vases bien fermées.
Au-delà de cette préparation, la fierté d'Honorato est sans
contexte son alambic en serpentin de verre. Son assemblage final avait demandé
plusieurs mois à des verriers vénitiens, mais maintenant la crainte d'un geste
maladroit rend son fonctionnement délicat sinon obsolète. La distillation de
minéraux comme le cinabre de Raguse, lui permettait il y a encore quelques
mois, d'obtenir la précieuse "aquae mercurae"
Cette onction mercurielle, très utile pour le traitement de
la syphilis, était destinée essentiellement aux dispensaires des lazarets et
des hôpitaux.
De toute façon, l'alambic n'intéresse pas Livia, elle a peur
que ça explose. Sa satisfaction est ailleurs, sans doute dans sa tête.
Elle trépigne de joie, à l'idée d’être la seule dans la
région à pouvoir préparer la fameuse Thériaque. Et dans l’immédiat, il ne lui
reste plus qu’à se désaltérer pour se sentir comblée.
A l’aide d'un récipient à la forme élancée et pansue,
recouverte d’un engobe jaunâtre et décoré au bleu de cobalt, elle se verse dans un lourd gobelet en verre moulé,
une boisson à base de lait d’amandes. Puis repose le vase sur l’écritoire et se
plaint auprès de son oncle d‘une population de plus en plus désordonnée.
«Tu sais, aujourd’hui les fidèles doivent se bousculer et
même se battre pour assister à un office, et je ne suis pas la seule à me
plaindre, ça devient vraiment impossible nous sommes constamment harcelés pour
de la mendicité, des aumônes de toutes sortes, des quêtes en tout genre » dit-elle
avec une mine exaspérée.
« Je suis au courant. C’est vrai que des laboureurs seraient
une main d’œuvre plus utile ! Qu’est ce tu veux, c'est l'air du temps, notre
magnifique cité devient un peu, par
moment, le centre du monde et c’est normal que beaucoup de gens
souhaitent s‘y installer».
Lui répond-t-il, et
muscle son propos dans une envolée lyrique digne des meilleurs orateurs;
« Nous vivons aujourd'hui dans un monde de riches
marchands. Le commerce est devenu le moyen par lequel on fait la paix entre les
hommes. Je dirai même mieux, le commerce est le fondement de toute civilisation
humaine. Mais voilà, notre civilisation en créant de la richesse, produit
inévitablement de la pauvreté. Et, il est normal, que tous les ordres
mendiants, par leurs actions de charité, profitent de cette situation de
prospérité pour redistribuer cette richesse aux plus démunis. Et comme
l’écrivait Cicéron dans De Officiis « le profit n’est pas blâmable, c’est
l’étalage de la richesse qui est honteux ». En revanche, et comme je te l'ai déjà dit, je suis
au courant de la présence en ville d'imposteurs ou de faux ordres mendiants qui
harcèlent inlassablement les marchands avec leurs pseudo quêtes ». Il
reprend sa respiration et ajoute d’un ton catégorique.
« Rassure-toi, à ceux là comme à beaucoup d’autres,
leur nom ne
sera pas gravé dans
le marbre de l‘Histoire.»
Le grand manteau noir étoilé de la nuit enveloppe déjà la
ville
lorsque l’ombre furtive de Livia rejoint l’îlot des
charpentiers.
CHAPITRE DEUXIEME
L'itinéraire caravanier
-
Les cimes enneigées dominent et soulignent l'horizon des alpes maritimes. Dans
ces pré alpes, Borgo San-Dalmasso est une communauté située près de Cunéo dans
le Piémont. Et, c'est proche de l'antique abbatiale bénédictine du VII°siècle
que Tobia a vu le jour, il y a trente neuf ans.
C'est un riche gabellier de la région, il possède plusieurs
troupeaux formés de centaines de bêtes.
Sa spécialité est le transport de marchandises notamment du sel entre le
Piémont et la côte méditerranéenne.
A cette époque deux itinéraires, le premier privilégie, le
Col des Fenestres - St Martin -
Roquebillière - Lantosque - Levens et Nice. Le second emprunte le Col de Tende(15)(- Saorge - Breil - Sospel - Luceram - Drap et Nice. Des
itinéraires secondaires conduisent également à Menton.
Ces cols commandent le relief entier des vallées, les eaux
s'en échappent en un éventail de torrents hâtifs, mais hélas, vite épuisés.
Tobia avait acheté plusieurs années avant un contrat
d'affermage de la gabelle du sel, c'est à dire qu'il s'engageait comme son père
à payer des péages en échange de l'entretien du "réseau routier" à la
charge exclusive des communautés traversées.
A cette époque, les
territoires définissent mal leurs confins frontaliers, et pour cause, il
n'existe pas de cartographie terrestre utile.
Les communes limitrophes ont donc des territoires que se
juxtaposent, et les litiges sont nombreux quant à leurs droits de passage.
Quelques années avant, un pont de bois mal fixé avait
précipité deux mulets chargés de racines de gentiane et trousseaux de chanvres
dans le torrent.
Tobia comme tous les hommes médiévaux est un homme entier,
chez lui, le doute n'existe pas. La puissance de son clan peut résoudre le
problème par la violence, mais les
conflits de cette nature engendrent toujours d'interminables inimitiés.
L'accident survenait sur un pont en bois qui se situe sur un
territoire commun à deux villages, dont chacun en revendique la propriété.
Pour le bien être de la vallée, Tobia en arbitre et terrain
neutre, réunit les chefs des deux communautés concernées avec leurs notaires.
La réunion se déroule sur un piton rocheux, près d’une
caverne où nichent une nurserie de chauves-souris. Tout assis autour d'une
dalle de pierre, Tobia se lève et du haut de ses 1.8om, déclare :
« Nous sommes réunis pour
trouver une solution et non pour nous faire la guerre ».
Un des
protagonistes furieux lui rétorque:
« Ce pont, ce sont mes grands-parents
qui l'ont construit avec beaucoup de sueur et de peine ».
L'autre réagit illico:
« Ce n'est pas vrai, ce sont les miens avec le bois de
notre forêt et le fer de notre forge ».
Dans tous ces brouhahas, Tobia essaye de calmer les esprits.
D'un ton ferme et tranchant, il avertit :
« Le passé c'est le passé, nous devons aller de
l'avant. C'est la faute à personne. Je veux que tout le monde sorte d'ici
gagnant, un point c'est tout ».
Après de longues palabres, il était acté que lorsque les
crêtes ne peuvent servir de délimitations de territoire, les communautés
doivent matérialiser leurs limites avec des croix ou par le bornage de pierres
levées.
Ensuite, les deux villages se partagent la faculté d'imposer
et de
percevoir un péage,((16)
sur toutes les personnes et bêtes qui emprunteront le pont.
Dernière acte, le pont doit être reconstruit en dur, c’est à
dire en pierre pour bénéficier d'une concession à perpétuité sur ce droit de
passage.
Puis, les différents protagonistes valident cette nouvelle
chartre respectant les intérêts de chacun, en apposant leurs signatures au bas
des manuscrits.
C'est à la fin d'un rigoureux mois de janvier 1498, que
Tobia accompagné de Tobiolo, un de ses fils, alors âgé de seize ans, se rendent
à Nice à la tête d'un important convoi de fret de retour essentiellement
constitué de graines de céréales et de ballots de cuir à tanner.
Tobia dans son périple doit changer plusieurs fois de
montures et souvent d'équipages. D'ailleurs fidèle à son pays, il a plaisir à
répéter que les meilleurs mulets sont piémontais.
Après la bénédiction des différentes autorités, fin janvier
1498, la sinueuse caravane s'égrène comme un chapelet en direction du Col de
Tende.
Le col d'une altitude de 1874m, est moins enneigé que celui
des Fenestres, mais son ascension est rendue pénible par une brise glaciale qui
cingle les visages emmitouflés des gabelliers. Pour les longues chevauchées,
les cavaliers portent des caleçons en peaux de chamois et pourpoints sur
lesquels ils endossent plusieurs chemises de draps et de peaux de mouton, et
des chastres((17))équipent
les piétons. Là ! Là ! Regardez !!! Là !! Crie-t-il, à ses hommes et à son fils :
« Ces restes de murailles qui soutiennent ce chemin,
c'est l'antique Via Augusto, qui reliait
il y a des siècles Borgo à Vintimille ».
Aux cours de ses voyages entre la mer et les alpes, Tobia
n'oublie jamais ses "instruments de navigation" ; compas, rose des
vents, aiguilles et fragments de magnétite. Et comme les effets de la magnétite
étaient censés être annulés par une haleine sentant l'ail, Tobia interdisait à
ses hommes d'utiliser cet aliment durant le voyage de peur que son aiguille
soit démagnétisée. En plus de la pierre d'aimant, Tobia a développé un sens
aigu de l'orientation et de la géographie grâce à son impressionnante mémoire.
Il n'oublie et ne se perd jamais. Même sous la neige, il peut reconnaître
n'importe quel chemin, pont, vallée....
« La mémoire est une tradition qui doit absolument se
transmettre car elle représente le droit immémoriale de nos usages et
savoir-faire » aime-t-il répéter. Et sa phénoménale mémoire, véritable
référence d'archives, force le respect sans discussion de tout son entourage.
« Pour ne pas se perdre dans toutes ces montagnes,
c'est facile », et très
didactique il explique; « Pensez à cette vallée que nous traversons,
mémorisez successivement des images précises. Ensuite, attribuez une image, par
exemple un pont de pierre, dont vous voulez vous souvenir à un mulet du
troupeau et, traversant de nouveau la vallée dans votre tête, déposez chacune
de ses images sur un mulet différent dans l'ordre de votre itinéraire. Il
suffit, alors, de dérouler le troupeau chronologiquement pour connaître son
chemin ».
Deux jours plus tard, le convoi arrive à la Brigue après
avoir passé un pont en pierre à plusieurs arches enjambant l’impétueux torrent de la Roya.
Un indispensable repos et réconfort sont nécessaire aussi
bien pour les hommes que pour les bêtes. Les engelures aux mains sont
douloureuses malgré les moufles. Afin de guérir de ces brûlures dues au froid,
les hommes raclent de la corne des pieds des mulets pour s'enduire, avec de
l'huile les fentes de la peau.
A chaque étape briguasque, Tobia ne manque pas de négocier
avec le massaro((18)
du village, les fameux fromages robiolas et ricota salées ainsi que de la laine
de mérinos. Le docteur Pantaleone, médecin à la Cour de Savoie, recommande
ardemment, ses fromages particulièrement, le ric(19)).
Pour bénéficier d'une réduction sur le prix des fromages, le
fermier de la gabelle contexte toujours le poids des tomes. Habitué à cet
argumentaire, le massaro qui ne sait parler qu'en hurlant, répond :
"Oh ! Nobile Senior ! La gen aqui beu come los altre e sabes lach
begut no fan tuma. E per dos liueras di tuma avie mestie di doze pintas di
lach".
« Chers amis les gens ici boivent comme les autres, et
le lait bu ne fait plus de fromages. Il faut plus de huit litres de lait pour
faire un kilo de fromage d'ovins ».
Le lendemain matin, le convoi reprend sa difficile marche
dans un tintamarre de clochetons. Le premier mulet servant de guide à la
caravane est entièrement emmailloté d’un carapaçon de cuir recouvert de peaux de loups ainsi que de
grandes cornes postiches et pompons de couleurs chapeautent sa tête.
Dans les vallées, c'est au son de cloches que l'on reconnaît
les différents convois. Par endroits, l'épaisseur de la couche de neige,
n’encourage pas la montée et descentes successives des crêtes, ainsi la
caravane emprunte des traverses déjà utilisées avec succés lors de voyages
antérieurs pour contourner les éboulis et versants ravinés.
Aux dernières lueurs du jour, l'héroïque convoi s'engouffre
dans un chemin taillé dans un rocher à pic, puis la traversée d'une clue
verglacée, avant d'arriver sans encombre au bourg fortifié de Luceram. Il était
temps car les ombres de la nuit, qui descendent rapidement, donnent aux proches
sommets des formes plus effrayantes encore.
Au bourg, les gabelliers prennent en charge deux petites
meules du Savel, de la farine de châtaignes et des barres de glaces enveloppées
dans des sacs de toile de chanvre.
Après un sommeil réparateur à l'hospice du St Grat, le
soleil matinal semble extirper Tobiolo junior d'un long cauchemar. Il n'a
pratiquement pas desserré les dents depuis le départ de Borgo.
Du bout des lèvres, il déclare à son père d'un ton ému :
« J'ai vu sur les cols que l'on vient de franchir, des
monstres horribles à plusieurs têtes.....Aux dents énormes......., Qui
voulaient me dévorer. Pour me sauver, chaque fois un chevalier avait surgi, puis avec son épée étincelante il avait
terrassé l'ignoble bestiole ».
Son père amusé mais attentif à son propos lui confirme
rassurant :
« Ah ! Oui ! Je le connais, c'est notre protecteur, il
veille sur nous, c'est...c'est Saint .... ».
Du Col de Braus, le panorama avec en toile de fond le relief contrasté et découpé du littoral
est exceptionnel. A la vue de la "mare nostrum" le visage de Tobiolo
se détend, et une sensation de bonheur lui envahit tout le corps.
Il se sent bien.
Les forêts de résineux commencent à laisser la place à des
garrigues arborescentes où se côtoient pistachiers, kermès, cistes, formant des
fourrés de feuillages d’une densité quasi impénétrables. La différence de
température et l'air iodé annoncent le climat méditerranéen proche. L'annonce
de l'arrivée d'un convoi dans la "magnificat" de Nice, suscite
toujours chez les citadins niçois une certaine fébrilité.
Tobia et deux hommes de Luceram, précèdent d'une
demi-journée de cheval la caravane, afin de régler tous les problèmes d'accueil
et de séjour dans la cité. Comme les fois précédentes, un arrêté municipal
interdit tout encombrement de voirie sur le parcours des muletiers. Les travaux
en ville conditionnent chaque fois un trajet différent à respecter; un
itinéraire est donc défini du Pont St Antoine aux magasins de la gabelle ainsi
qu'un entrepôt est alloué aux hommes et aux bêtes. De pieuses Fondations, comme
l’Hôpital des pauvres, habituellement destinées aux pèlerins de passage, accueillent
le gros de la troupe.
Les hostelleries logent les plus riches.
La vue des murailles de la ville et de sa forteresse,
provoque chez les caravaniers, un véritable soulagement de délivrance à leur
pénible odyssée.
La fatigue du voyage, donne des hallucinations à Tobiolo.
Il pense, être arrivé devant Jérusalem. Il descend de sa
monture, puis tire sa lourde épée de son fourreau, pour la planter droite en
terre.
Devant son arme, il se met à genoux face à la mer, et se
signe plusieurs fois.
Plusieurs de ses compagnons, l'imitent.
Dans une sorte d'invocation, il lève les bras vers les
cieux.
A cet instant, le ciel semble lui répondre par une lumière
plus intense encore.
Les battements de cœur s'amplifient.
Le moment est fort. Sacré!
Le lendemain de l'arrivée du convoi, les magasins de la
gabelle sont en pleine effervescence.
Et comme lors d'un mouillage de navire, en rade de
Villefranche, les forestiers fréquentent discrètement le postribulum,(20))et une forte odeur de
vinaigre identifie les bains publics.
L'échoppe du barbier-tonsor Samuel, juif d’une famille
originaire de Chypre, est le lieu incontournable, après un long voyage au
travers des alpes, pour panser les différentes plaies d’armes blanches, de
morsures de serpents et de canidés ou bêtes sauvages. Dans la ville, Samuel
jouit d’une grande estime, et pour soigner les infections, il applique des
sangsues ou bien il brûle sur la plaie de petits cônes réalisés à partir de
morceaux d’esca (amadouvier), de plus il sait comme personne manier la science
de la narcose((21)évitant
tout de même d'atroces douleurs lors des amputations.
CHAPITRE TROISIEME
Les gabelliers, Livia et
Tobiolo
-
Troisième jours avant les nones (environ le 5) de février 1498. Depuis quelques
jours, les habitants de la Marine sont la proie de violentes coliques, suite à
l'absorption d'eau d'un puits, sans doute polluée par la décomposition d'un
cadavre de chien ou autres animaux tombés à l'intérieur. Et fort justement en
pareil cas, un arrêté municipal interdit toute consommation d'eau, provenant de
ce puits.
L'heure solaire est révolue.
Depuis quelques mois déjà, c'est la nouvelle et monumentale
horloge mécanique, installée sur le
haut de la tour du Palais Communal, qui rythme le temps. Cette horloge, sans
cadran ni aiguille, sonne et mesure
régulièrement les heures égales sur la cloche. D'ailleurs, le peuple de Nice
calque toute son activité quotidienne sur ces sonneries.
Et ce matin, c'est au dixième coup sonné, que Livia s'en va chercher de l'eau potable, au
moyen d'une brouette garnie de pignatas en terre cuite. L'antique source nommée
"Nissa", aujourd'hui aménagée en fontaine publique, se situe à
l'extérieur des murs, en contrebas du château forteresse.
Proche de cette source, de nombreuses pommes de pin
grignotées par les écureuils jonchent un sol de terre aride, d’autres toujours
sur leurs branches referment délicatement leurs écailles avisant une pluie
soudaine et prochaine. Les énormes et
interminables racines rampant à nu de ce conifère rejoignent celles d’un
caroubier où Tobiolo somnole dessous
l’abondant feuillage, bruissant de vent marin. Et, le vas et viens
ininterrompu des niçois qui viennent se ravitailler en eau potable dérangent
évidemment ses douces rêveries.
Aux cours de ces derniers jours, il est tombé secrètement en
pâmoison devant les yeux et le doux visage androgyne de Livia, croisés au
hasard des ruelles.
A la fontaine, elle charge et répartie mal les pignatas dans
la lourde brouette ! ! ! Badaboum.
Un réflexe prompt et spontané de Tobiolo réveillé en sursaut
permet d'éviter le pire. Avec la même intention, il lui propose mi-goguenard mi-attendri:«Je vais la pousser moi-même, c'est
trop lourd pour toi, l‘eau est quelque fois plus lourde que les pierres ».
Le déséquilibre des pignatas d’eau n’allait-t-il pas changer soudainement le
destin de leurs vies?
Alors la pluie tant espérée, redouble à ce moment
d'intensité.
La rue des Barilliers est ruisselante d'eau, lorsque les
deux adolescents arrivent trempés sous le porche, surmonté de gouttières en
forme de gargouilles, de chez les Roques. Andrea le fils Roques, spontanément
leur propose de se sécher devant l'âtre de la cheminée du premier étage.
Nice, compte quelques neuf mille habitants, et tout le monde
connaît Tobiolo ou plutôt son père Tobia, le fameux fermier de la gabelle. Le
lendemain, les adolescents se retrouvent en fin de soirée, lorsque la pluie a
cessé de tomber. Livia entraîne son compagnon, vers un endroit que très peu de
gens connaissent, un souterrain formé
de grottes telluriques qu'un tremblement de terre aurait aménagées sous le
rocher, d‘autres racontent que ce tunnel aurait été creusé par les hommes pour récupérer
le fabuleux trésor, enterré là par les Templiers chassés de Jérusalem. La
touffe de stipes d'un chamærops avec ses feuilles en éventail cache l'accès du
tunnel pour ensuite déboucher, de l'autre côté de la colline rocheuse, à
l'extérieur des remparts, sur une petite crique.
Tout en marchant dans le tunnel, elle lui révèle le secret
pour situer l’entrée du tunnel :
« Si tu détailles le bas du
portail d’entrée de l’église St Augustin, tu noteras inséré dans la façade le
motif d’une croix pattée, gravé dans un bacini((22)). Et si tu observes
plus attentivement, tu distingueras aux extrémités des branches de la croix la
représentation symbolique des axes de l’église St Jacques--La Cathédrale et St
Augustin--la source où nous nous sommes rencontrés. Eh, bien devine! C’est tout
simple! Le croisement de ces deux lignes nous donne le point exact de l’endroit où nous sommes. »
Arrivés de l’autre côté du rocher, le nouvel environnement
change spontanément le sujet de conversation.
Tobiolo est aux anges!
Ici, il n'y a pas de murailles, de soldats, de canons...
etc.
Seul le chuchotement des vagues frangées d'écumes trouble
les paroles de la jeune femme:
« Tu sais, Tobiolo, la Madone de Nice est arrivée
par-là, sur ces rochers, tirée sur une barque de pêcheurs par des angelots ».
Puis, elle grimpe
sur un petit promontoire rocheux, et raconte en pointant ses doigts vers les
moulins à huile de lempeda((23).
« Ces moulins,
tu vois au dessus du marécage, on les appelle moulins de Lempeda car leurs
huiles servent en partie à éclairer les " lampes " de la
Cathédrale ».
Un faux mouvement interrompt son propos qui l'a déséquilibre
de son perchoir. Elle glisse et termine sa chute, dieu merci, dans les bras de
Tobiolo.
De peur, elle s'effondre en larmes. Elle pleure encore, ses
larmes inondent le visage du jeune garçon. Elle le sert fort contre son corps.
Lui, réagit à son tour, avec la même force à son étreinte.
La nuit est noire, profondément noire.
Il ne pleut plus. Le ciel tout étoilé, dissipe les nuages.
Les comètes et les étoiles filantes, en une fraction de seconde, dessinent des
figures géométriques imaginaires. Dans ses moments de fusion amoureuse, chacun
construit sa propre constellation. Et puis, juste au-dessus d'eux, brille une
étoile, plus brillante encore que les autres; c'est l'étoile de Nice. C'est
cette même étoile, qui sert aux voyageurs, caravaniers et navigateurs à situer
géographiquement "nostra terra cognita" dans l'inconnu.
Personne ne s'est aperçu, autour d'eux, de leur fugue
nocturne. Les fonds marins, rapidement profonds, permettent un mouillage des
bateaux, proche du rivage niçois.
En provenance des salins provençaux de Hyères une grosse
chaloupe, armée de fauconneaux et couleuvrines, est accostée avec ses cales chargées de muids de sel, le
long du ponton de la gabelle. Cette plate-forme en bois, en avancée sur la mer,
permet le débarquement des précieux muids avant la traditionnelle et
l'obligatoire pesée des gabelliers niçois.
Devant les magasins, Tobia son fils à ses côtés, surveille
le bon déroulement du déchargement de la cargaison d'or blanc.
A son fils, il explique:
« Tu vois, ces hommes, ce sont
tous des gabelliers. Les autres, les privés ne peuvent acheter du sel que pour
leur propre consommation. Il est rigoureusement interdit de garder ou stocker
une autre quantité de sel dans sa maison ou ailleurs dans la ville, sous peine
d'être considéré comme un contrebandier et les autorités sont
intransigeantes ».
« Tu dois, aussi savoir que le seigneur avec qui je parlais tout à
l’heure, c’est le recteur ducal, il est dépositaire du sceau qui officialise et
scelle les muids de sel, sans ce cachet nous pouvons pas partir » ajoute-t-il,
après un long vide de silence.
Inséparables deviennent Livia et Tobiolo, et de les voir
ensemble se normalise à tel point qu'Honorato Conte et Tobia Pozzo qui se connaissent déjà, se sont
entretenus de leur idylle. Cette fois-ci le séjour à Nice est plus long que
prévu.
Ce matin, signe d'un prochain départ, chez le
maréchal-ferrant on accompagne les mulets, les bourreliers terminent d'ajuster
les harnais, et même Tobiolo étrille sa monture.
Le départ est fixé, et Livia saute de joie, son oncle lui a
donné la permission d'accompagner les Pozzo jusque dans le Piémont. Quel
bonheur immense! Quelle joie ! Elle va pouvoir se désincarcérer de ces
murailles, de voir d'autres horizons, et puis d'être avec son compagnon, elle a
envie d'embrasser tout le monde, même ceux qu'elle n'aime pas.
Avant le départ, Honorato offre trois bourses de ducats d'or
à sa nièce et conseille au jeune couple, avant de partir de rendre visite au
chanoine.
Livia chuchote à l'oreille de son compagnon:
« Demain matin on montera voir Don Cesare à la
cathédrale, d'autant plus que, Don Cesare originaire de la vallée d'Oneglia,
près d'Imperia parle un dialecte compris dans toute la vallée des rivières».
Comme l'extérieur, tout l'intérieur de la nouvelle
cathédrale semble peint. Un gigantesque visage peint d’un Christ pancrator, aux
traits osseux et même un peu raide orne le tympan de la porte d'entrée.
L'édifice tout croisé d'ogives repose sur douze colonnes, aux chapiteaux
historiés, et au-dessus de chacune d'elles est représenté un apôtre dont les
modèles semblent s'inspirer d'une fresque de Giotto.
De magnifiques motifs peints de rameaux d'olivier, feuilles
de lauriers et pampres de vignes ourlent les chapelles latérales, d'autres
frises symbolisent, elles, les ordres architecturaux de la Renaissance.
La cathédrale est entièrement vide, lorsque le jeune couple
se présente. Seuls quelques pigeons et poules agitent bruyamment leurs ailes.
En s’avançant lentement dans la nef centrale, tous les deux s’aident
mutuellement à porter un lourd crucifix de procession d’argent et de corail au
rouge profond.
A l'autre extrémité, devant l'autel de la Vierge, est assis
Don Cesare dans une chaise au haut dossier de bois façonné d‘un chrisme, les
pieds reposant sur un tabouret. Une petite mitre galonnée d'écriture latino
coufique, coiffe son visage figé. Une
chape de lampas cramoisie brochée de motifs de profils d‘aigles et de grenades,
lui couvre entièrement le reste du corps. Cette lourde chape entrebâillée,
laisse entrevoir fixé à sa ceinture, un petit étui de cuir, où se range plié le
précieux calendrier lui indiquant les jours de pleines lunes((24))pour la commémoration des
différentes fêtes votives.
Pour l’occasion, Honorato jamais avare d’exceptionnelle,
leur a prêté la veille des lés de précieuses et rarissimes étoffes, qu’ils
s’empressent d’endosser fièrement ce jour.
Livia drapée en biais, rejette en arrière sur l’épaule une
étoffe de velours unie d’une brillance quasi nacrée. Le reste du drap cascade
dans le dos puis retombe sur les bras où il dessine des amples manches
enrichies de trames aux effets hérissés. Une résille faite de coquillages
relève sur le haut de sa tête les boucles de son abondante chevelure. De la
même manière, Tobiolo arbore dans un
mouvement identique de drapée, un textile sergé à dessein clair d’oiseaux sur
fond violet. La barbe naissante et bien
noire renforce la virilité un peu poupine de la figure du jeune garçon.
Le couple reste de longues minutes agenouillé, à écouter le vieux chanoine.
L'enchantement visible sur les visages des deux adolescents est tel que leur
bonheur grandit à chaque moment.
Maintenant, les pierres du choeur de la cathédrale semblent
exhaler de suaves essences de nard et de myrrhe flottant vaporeusement autour de l’autel.
Simultanément, où celui ci se lève pour bénir le jeune
couple, du haut de ses cothurnes, un rayon de soleil pénètre dans le monument
au travers d'un vitrail, illuminant le jeune couple de marié.
La rue est déserte.
Nous sommes le jour des nones de février 1498.
Une brune épaisse flotte encore quand les premiers
braillements des bêtes font échos aux fortes voix des hommes de la
gabelle.
Malgré l'heure matinale du départ, la rue s'est
progressivement emplie. Pratiquement toutes les familles de la rue des
Barilliers et des rues adjacentes sont présentes. Un grand feu de bûches de résineux, allumé devant St
Dominique, réchauffe l’entourage de proche et où chacun vient se doter de
torches ardentes.
Sur un cheval commun,
Livia est assise en amazone blottie contre son mari, sur la selle de
cuir offerte par ses amis d'enfance. De chaudes laines emmitouflent les visages
des deux adolescents. Seuls leurs yeux, perlés de larmes, trahissent une
émotion difficilement contenue. Personne dans ses moments n'ose se regarder en
face. La situation est pénible à vivre. La plupart ressentent une véritable
déchirure, un peu comme une amputation, ailleurs, on se frotte les mains en se
disant bon débarras.
Au milieu d’innombrables torchères une procession improvisée
et spontanée d'amis, de curieux accompagne la longue caravane chargée de muids
de sel et harengs séchés jusqu'à la porte de la ville. Il y a même un nain tors
nu, qui a l'aide d'un fouet se flagelle le corps. Un plus grand le précède,
sans doute un orateur, qui harangue et clame haut et fort des phrases
incompréhensives. Sa rhétorique ne convainc plus personne depuis longtemps.
Tout le monde est sorti des murailles par la Porte
Pairollière, pour saluer une dernière fois la caravane, qui s'évanouit dans les
premiers chemins escarpés de la vallée.
Le jour se lève paresseusement.
Certains agitent toujours leurs torches en signe d’adieu.
CHAPITRE QUATRIEME
Le retour du couple
à Nice
- Au bout de quelques mois, la nouvelle de la mort d'Honorato fossilisé dans sa muraille de moellons dans la lointaine citadelle de Nice, interrompt le bonhe